
Un jour, ce va-et-vient puissant a même projeté les hommes du village vers cet Occident fabuleux qui s'était démarqué jadis dédaigneusement de la Moscovie barbare. De la Volga, ils sont allés jusqu'à Berlin en dallant cette route de leurs cadavres. Là, à Berlin, cette horloge folle s'est arrêtée un instant – court moment de victoire, – et les survivants sont repartis à l'est: il fallait, en finir avec le Japon, à présent…
Du temps de notre enfance, le balancier semblait immobile. On aurait dit que son poids immense s'était embrouillé dans les innombrables rangs des barbelés tendus sur son parcours. Il y avait justement un camp à une vingtaine de kilomètres de notre village. À un endroit du chemin qui menait à la ville, la taïga s'écartait et on voyait dans le scintillement froid du brouillard les silhouettes des miradors. Et combien de ces pièges à travers l'Empire rencontrait dans son va-et-vient le balancier? Dieu seul le sait.
Le village, dépeuplé, ne comptait plus que deux dizaines d'isbas et semblait somnoler au voisinage de cette masse tassée de vies humaines. Ce camp – un point noir au milieu des neiges infinies…
L'enfant, pour construire son univers personnel, a besoin de peu de choses. Quelques repères naturels dont il perce facilement l'harmonie et qu'il dispose en un monde cohérent. C'est ainsi que, de lui-même, s'organisa le microcosme de nos jeunes années. Nous connaissions l'endroit dans un profond fourré de la taïga où un ruisseau naissait, sortant du miroir sombre d'une source souterraine. Ce ruisseau, Courant, ainsi que tout le monde l'appelait, contournait le village et se jetait dans la rivière, près de l'isba des bains abandonnée. Une rivière sinuant entre deux murs sombres de la taïga, large, profonde. Elle avait un nom propre, Oleï, entrait dans des jeux géographiques plus vastes marquant par son flux la direction nord-sud et rejoignait, loin du village, un immense fleuve: le fleuve Amour.
