Celui-ci était indiqué sur le globe poussiéreux qu'exhibait parfois notre vieux professeur de géographie. Et les habitations humaines se disposaient dans notre microcosme naïf toujours selon cette configuration à trois niveaux. Notre village, Svetlaïa, sur la rivière, un chef-lieu, Kajdaï, plus en aval, à dix kilomètres du village, et enfin, sur le grand fleuve, la seule vraie ville, Nerloug, avec son magasin où l'on pouvait acheter même de la limonade en bouteilles…


Le brassage du balancier a rendu la population du village très bigarrée, malgré la simplicité primitive de son existence. Il y avait parmi nous un ancien «koulak» exilé ici pendant la collectivisation en Ukraine dans les années trente; la famille de vieux-croyants Klestov qui vivaient dans un isolement féroce, parlant à peine avec les autres; un passeur de bac, le manchot Verbine, qui racontait toujours la même histoire à ses passagers: il était l'un des premiers à avoir marqué son nom sur les murs du Reichstag conquis; et c'est à ce moment d'extase victorieuse qu'un éclat d'obus perdu lui avait sectionné le bras droit – il n'avait marqué son nom qu'à moitié!

Le balancier a concassé aussi les familles. Il n'y en avait presque pas de complètes, à part celle des vieux-croyants. Mon ami Outkine vivait avec sa mère, seule. Tant qu'il était enfant et ne pouvait pas comprendre, elle lui racontait que son père avait été un pilote de guerre et qu'il avait péri en kamikaze, jetant son avion en flammes sur une colonne de chars allemands. Mais un jour, Outkine a deviné que, né douze ans après la guerre, il ne pouvait pas physiquement avoir un tel père. Meurtri, il l'a dit à sa mère. Celle-ci, en rougissant, expliqua qu'il s'agissait de la guerre de Corée… Ce n'étaient pas les guerres qui manquaient, heureusement.

Moi, je n'avais que ma tante… Le balancier dans son envol a dû écorcher le sol gelé de notre contrée en découvrant des rivières au sable d'or.



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