J’étais sauvé! Je relevai furtivement la tête, et je vis que le loup s’était fait jour à travers le cheval à mesure qu’il le mangeait: l’occasion était trop belle pour la laisser échapper; je ne fis ni une ni deux, je saisis mon fouet, et je me mis à cingler le loup de toutes mes forces: ce dessert inattendu ne lui causa pas une médiocre frayeur; il s’élança en avant de toute vitesse, le cadavre de mon cheval tomba à terre et – voyez la chose étrange! – mon loup se trouva engagé à sa place dans le harnais. De mon côté, je n’en fouettai que de plus belle, de sorte que, courant de ce train-là, nous ne tardâmes pas à atteindre sains et saufs Saint-Pétersbourg, contre notre attente respective, et au grand étonnement des passants.


Je ne veux pas, messieurs, vous ennuyer de bavardages sur les coutumes, les arts, les sciences et autres particularités de la brillante capitale de la Russie: encore moins vous entretiendrai-je des intrigues et des joyeuses aventures qu’on rencontre dans la société élégante, où les dames offrent aux étrangers une si large hospitalité. Je préfère arrêter votre attention sur des objets plus grands et plus nobles, sur les chevaux et les chiens, par exemple, que j’ai toujours eus en grande estime; puis sur les renards, les loups et les ours, dont la Russie, si riche déjà en toute espèce de gibier, abonde plus qu’aucun autre pays de la terre; de ces exercices chevaleresques, de ces actions d’éclat qui habillent mieux un gentilhomme qu’un méchant bout de latin et de grec, ou que ces sachets d’odeur, ces grimaces et ces cabrioles des beaux esprits français.



Comme il se passa quelque temps avant que je pusse entrer au service, j’eus, pendant un couple de mois, le loisir et la liberté complète de dépenser mon temps et mon argent de la plus noble façon.



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