
Je passai mainte nuit à jouer, mainte nuit à choquer les verres. La rigueur du climat et les mœurs de la nation ont assigné à la bouteille une importance sociale des plus hautes, qu’elle n’a pas dans notre sobre Allemagne, et j’ai trouvé en Russie des gens qui peuvent passer pour des virtuoses accomplis dans ce genre d’exercice; mais tous n’étaient que de pauvres hères à côté d’un vieux général à la moustache grise, à la peau cuivrée, qui dînait avec nous à la table d’hôte. Ce brave homme avait perdu, dans un combat contre les Turcs, la partie supérieure du crâne; de sorte que chaque fois qu’un étranger se présentait, il s’excusait le plus courtoisement du monde de garder son chapeau à table. Il avait coutume d’absorber, en mangeant, quelques bouteilles d’eau-de-vie et, pour terminer, de vider un flacon d’arak, doublant parfois la dose, suivant les circonstances; malgré cela, il était impossible de saisir en lui le moindre signe d’ivresse. La chose vous dépasse, sans doute; elle me fit également le même effet: je fus longtemps avant de pouvoir me l’expliquer, jusqu’au jour où je trouvai par hasard, la clef de l’énigme. Le général avait l’habitude de soulever de temps en temps son chapeau; j’avais souvent remarqué ce mouvement, sans m’en inquiéter autrement. Rien d’étonnant à ce qu’il eût chaud au front, et encore moins à ce que sa tête eût besoin d’air. Je finis cependant par voir qu’en même temps que son chapeau, il soulevait une plaque d’argent qui y était fixée et lui servait de crâne, et qu’alors les fumées des liqueurs spiritueuses qu’il avait absorbées s’échappaient en légers nuages. L’énigme était résolue. Je racontai ma découverte à deux de mes amis, et m’offris à leur en démontrer l’exactitude. J’allai me placer, avec ma pipe, derrière le général, et, au moment où il soulevait son chapeau, je mis avec un morceau de papier le feu à la fumée: nous pûmes jouir alors d’un spectacle aussi neuf qu’admirable.