
Un jour, je revois la scène… Comme on grimpait un sentier qui raccourcissait pour aller chez moi, nous voilà tous aux trousses de la môme Marchandise. On y jetait des boules piquantes dans les tifs. Elle disait rien. Les mecs brimés, si tu remarqueras, ils savent se taire ! Voilà que moi, je vois une belle bouse toute fraîche pondue. Je la récolte avec un couvercle de boîte à sucre. Je m’approche de la gosse par-derrière, et v’lan ! Je l’emplâtre ! Ç’a été le méchant éclat de rire ! La petite s’est retournée. Quel âge qu’elle pouvait avoir, en ce temps-là ? Dix piges, peut-être. T’as jamais vu une fille avec de la chose sur la figure, San-A. ? Y a rien de plus triste au monde ! Elle en avait plein les joues, plein les cils ; au front aussi… Et puis sur la bouche. Elle s’est torchée avec son coude… Je pourrais jamais te dire pourquoi le cœur s’est mis à me cogner. Les larmes me sont venues aux yeux et y a fallu que je chique à la crise hilarante pour les planquer.
Il a des larmes aux yeux, rétrospectivement, Béru.
Il regarde s’éloigner le corbillard au tournant du chemin… La grosse tache noire ne fait pas funèbre sur la neige…
— Et alors, Gros, insisté-je en regardant le saule creux.
Il hausse ses vastes épaules.
— Le lendemain, je suis parti de bonne heure pour aller l’attendre aux zabords de sa cage à poux. « Je te demande pardon pour hier, Marchandise, je lui ai fait. »
Elle a pas répondu.
