
— Tu veux pas aller, ce soir à la sortie, jusqu’au vieux saule qui se trouve sur le chemin des Mulatiers ?
Toujours pas de réponse. J’ai pas insisté. Mais le soir, quand j’ai rappliqué ici après l’école, elle y était déjà. Au creux de l’arbre, comme une estatue dans sa niche. Cradingue, mais jolie quand même. On est montés dans ma cabane où que je m’ai mis à l’embrasser comme un fou. Elle puait comme des gogues de caserne, Marchandise. Ça m’offusquait pas. Je m’en ressentais pour elle. Je me demande même si c’était pas c’t’ odeur qui me séduisait en elle, autant que ses yeux noirs et ses longs cheveux embrouillés.
Elle m’a raconté sa vie, comme quoi son père c’était pas son père et comment qu’il la calçait les nuits de saoulographie, devant toute la famille. Ils étaient pas sectaires, chez les Marchandise ! Le dabe s’embourbait tantôt la mère, tantôt la fille ! Pas de jalouses ! Moi, à l’époque, ça m’intéressait d’autant plus que j’avais encore jamais relui.
J’y demandais des détails, à la pauvrette ; le comment qu’il s’y prenait, le rétameur, pour la pratiquer ; et ce qu’elle ressentait pendant qu’il lui démantelait le trésor ! Docile, elle me racontait tout. Y avait pas de vice. On discutait dans le résigné. On se disait, elle et moi, que c’était commak, l’existence. Chez nous, on tenait le taureau et à force de le voir escalader ces dames pour leur faire leur joie de vivre, la chose me paraissait naturelle !
Bérurier flatte une dernière fois la croupe en peau d’éléphant de son saule-garçonnière.
— Et dans le fond, dit-il en reprenant sa marche, n’est-ce pas que c’est naturel, San-A. ? Un mâle, une femelle, que ça soye vieux, que ça soye jeune, c’est fait pour, non ? On l’a entouré de trop de chichis, l’amour ! On simagrée à outrance. C’est pas dans des draps brodés qu’on gesticule le mieux !
Nous pressons le pas, mais le corbillard est déjà loin. Nos souliers miaulent dans la neige durcie. Je le sens ruisselant de souvenirs, mon Béru. Il a le passé qui dégouline à travers sa cambrousse peinte en blanc.
