
— Mais ce sont des vêtements féminins !
— Faut bien, puisque tu vas devenir la vieille bonne du Docteur Béru !
— Hein ! s'exclame le cher débris en mettant à son « hein » trois « h » de plus que ne le ferait un Anglais.
— Textuel, mon trognon. Alexandre-Benoit Bérurier, tu l'auras peut-être lu sur la porte d'entrée, est le nouveau toubib de Caducet-sur-Parbrise, et toi tu seras sa bonne nounou attentive ! Regarde la mignonne perruque grise qu'on t'a choisie, mon biquet, et dis-moi si, avec son beau chignon, elle ne va pas te transformer en sœur cadette de Pauline Carton !
— C'est insensé !
— Aussi insensé que les trois meurtres qui furent commis sous ce toit, ma vieille capsule ! Mais à crime insensé, enquête insensée, comme l'a si justement écrit La Rochefoucauld dans son « Traité sur la germination instantanée du soja sur le sol lunaire ».
— Voyons, San-Antonio. Et ma moustache ?
— L'affaire d'un instant, dis-je en m'emparant d'un rasoir mécanique.
Il se rebiffe drôlement, le Pinaud des Charentes.
On peut exiger tout de lui, sauf cette mutilation. Depuis l'âge de 18 ans, il porte cette moustache, et il entend décéder avec. Elle a bravé tous ses mégots, tous ses briquets. Elle protège sa lèvre supérieure des frimas. Elle éponge ses rhumes tenaces. Elle calme la fébrilité de ses doigts. Elle le virilise, le décore, le ponctue, l'affirme, l'achève. Elle est signalée sur ses papiers d'identité. Elle appartient à l'histoire. Il vit derrière elle comme derrière un buisson. Ces poils maigrelets ont fini par constituer pour lui un rempart. Sa personnalité, sa sécurité morale dépendent d'elle. Tout son être n'est que le support de sa moustache, le pot de terre qui alimente la plante rare. Il n'a pas eu d'enfant, Pinaud, il n'a eu qu'une moustache. C'est sa floraison glorieuse, sa moisson d'homme.
Je le stoppe du geste…
