
Pauvre vieux con !
Je me suis mêlé aux femmes et aux enfants penchés sur les paniers d’osier que les pêcheurs débarquaient.
J’ai vu ces poissons argentés au ventre blanc, palpitant encore, et j’ai fixé leurs yeux morts, exorbités.
C’étaient les mêmes que ceux de Marie la décharnée, ceux de mon père l’asphyxié. Ils étaient vitreux, blancs avec des reflets d’or et d’argent – vie devenue matière, pierres mortes.
Soulevant les paniers, les calant sur leur épaule gauche, les pêcheurs m’ont bousculé, interpellé de leurs voix rauques, et j’ai dû m’éloigner, tenant le livre de l’Apocalypse plaqué contre moi, l’un de ses versets me remontant à la bouche :
« Magnifiques, les morts qui meurent dans le Seigneur ! Dès maintenant, dit l’Esprit, oui, ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent. »
Mon père était-il mort dans le Seigneur ou dans le sacrilège, envahi par la terreur, soumis à la domination de la Bête, ce Satan dont chaque verset du livre de l’Apocalypse évoquait le pouvoir ?
Qu’en avait-il été de Marie, et de Paul Déméter ? Et qu’en serait-il de moi, le blasphémateur ?
J’ai gagné l’extrémité de la jetée. Je me suis assis sur l’un des rochers jetés là pour protéger le phare des coups de mer. Le ciel et l’horizon étaient vides, et qui, sinon un affabulateur, un mystificateur, pouvait imaginer que de leur couleur rouge surgirait un cheval rouge monté par un cavalier qui, sabre en main, inciterait les hommes à s’entr’égorger parce qu’il avait reçu l’ordre d’« ôter la paix de la terre » ?
Était-ce Dieu ou Satan qui le lui avait commandé ?
On avait tranché la gorge de Paul Déméter, et mon père avait agonisé, souffle coupé, visage mutilé par ces tuyaux, ce masque qui le maintenaient en vie pour qu’il pût souffrir, souffrir encore jour après jour.
