
Je suis retourné en courant à l’hôtel, me suis précipité dans l’escalier, bousculant le gardien qui m’interrogeait, ouvrant fébrilement la porte de ma chambre, m’agenouillant pour ramasser le livre de l’Apocalypse que j’avais abandonné sur le sol rouge, et suis resté ainsi, essoufflé, comme en prière, glissant le livre sous ma chemise, rassuré et honteux, le pressant contre moi comme si j’avais souhaité qu’il me pénétrât, que chaque mot, chaque verset devînt partie de mon corps.
Je suis redescendu, tête basse, mains croisées sur la poitrine, fidèle qui vient de confesser ses péchés, de communier, et j’ai murmuré l’un des versets :
« Va, prends le livre ouvert dans la main de l’ange qui se tient sur la mer et sur la terre… Prends-le, dévore-le, il sera amer à ton ventre, mais dans ta bouche il sera doux comme le miel. »
J’ai marché au hasard le long des quais, maugréant, proférant en moi des injures, dents serrées comme si j’avais craint que les mots, s’enfuyant de ma bouche, ne fussent entendus, ne revinssent me frapper comme une malédiction dont Dieu m’eût accablé pour me faire éprouver Sa présence, Sa puissance.
Je me suis arrêté çà et là, observant les pêcheurs qui, d’un bond, sautaient de la proue de leurs embarcations au môle où ils les amarraient.
Qu’étais-je devenu, moi le rigoureux, moi le mécréant, l’esprit fort qui se moquait de cette grenouille de bénitier, Isabelle Chaillou, ma secrétaire, qui ne manquait aucune messe dominicale et dont je disais qu’elle appartenait à une espèce en voie d’extinction, qu’elle était une pièce de musée avec sa petite croix pendue au cou, serrée entre ses énormes seins qu’elle aurait mieux fait de libérer… Je lui avais répété : « Donnez-vous de l’air, Isabelle ! Vos seins, vos cuisses ne sont pas les pages d’un missel » – et elle me menaçait de porter plainte pour harcèlement.
Mais il avait suffi de quelques heures passées sur cette maudite île de Patmos pour que les superstitions calabraises reviennent m’ensevelir.
