Je me suis tu. L’émotion m’avait saisi. Je voyais le corps de Déméter poussé, enfoncé, égorgé dans cette niche, son cercueil de pierre.

« Un agneau debout comme égorgé », ai-je seulement ajouté, citant le début du verset 6 du chapitre V de l’Apocalypse de Jean.

« Il avait sept cornes et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu envoyés à toute la terre », a complété Vassilikos.

Tout à coup, une colère, une révolte nourries par l’émotion m’ont submergé.

« Déméter était un homme, seulement un homme, et c’est seulement un homme qui l’a égorgé ! » me suis-je exclamé en m’éloignant.

J’ai marché sous les oliviers, butant contre les mottes de terre sèche.

Puis je me suis assis sur un muret, et Vassilikos m’a rejoint. Il m’a offert l’un de ces cigares italiens qu’on nomme toscans, durs comme du bois, dont la saveur corrosive déchire les lèvres et la gorge.

« Personne n’échappe à l’Apocalypse, a-t-il murmuré après un long silence. Pourtant, vous ne croyez pas en Dieu, si je ne me trompe ? »

2

Je n’ai pas répondu à Vassilikos, qui hochait la tête comme si mon silence l’accablait.

« À Patmos, a-t-il dit d’un ton apitoyé, si on ne croit pas en Dieu, on quitte l’île ou bien on meurt. »

Il a passé son bras autour de mes épaules et murmuré que Paul Déméter avait peut-être été victime de cette loi.

« Chacun sait ici que Dieu chasse l’impie : mort ou vif, il doit partir ! »

Je me suis dégagé et écarté comme si Vassilikos avait été un être maléfique ranimant les peurs et les colères de mon adolescence quand, en vacances en Calabre, je vivais entouré de femmes en noir.



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