
Je les fuyais, ces tantes, ces cousines, ces nièces, ces veuves. Je rejoignais les hommes. J’écoutais le récit de leurs exploits, de leurs débauches. Parfois, l’un d’eux, « Professore », me parlait des fous, de ce rebelle, il Re dei boschi, le Roi des bois, de ces moines hérétiques qui avaient poussé en Calabre comme des champignons vénéneux. J’aimais leurs noms : Joachim de Flore, Campanella, bien d’autres qui prétendaient avoir vu le Seigneur Jésus Christ et rêvé d’instaurer sur terre le règne de la Justice et de l’Amour, et plus encore celui de l’égalité entre les hommes.
Fous, oui, ces moines-là que le Diable, la Bête aveuglaient. Et les hommes aussi se signaient comme les femmes, s’agglutinaient dans l’église que j’appelais « la Monstrueuse », qui écrasait le village de sa hautaine silhouette de matrone toute-puissante.
Comment aurais-je pu croire en Dieu ?
Je m’étais jeté dans la raison comme on se précipite par-dessus le bastingage pour échapper au naufrage.
Je m’étais englouti dans le Droit. J’avais revêtu l’uniforme aux broderies d’argent des commissaires de police et j’avais commencé à déambuler par les sentines de la société, reniflant les traces d’hommes corrompus que je devais saisir à la gorge et empêcher de nuire.
J’étais un chien et ne valais guère mieux que ceux que je traquais. L’Apocalypse de Jean nous condamnait les uns et les autres :
« Dehors, les chiens ! s’écriait Dieu. Dehors, les drogueurs, les prostitueurs, les meurtriers, les idolâtres, et quiconque aime ou fait le mensonge ! Dehors, les craintifs, les mécréants, les horribles ! Leur part est dans l’argent, étang de feu et de soufre qui est la seconde mort. »
