
Une espèce de Cosette souffreteuse jouait la serveuse dans cette pièce à trois personnages. Elle devait aborder la quarantaine, mais en paraissait vingt tant elle était rachitique. Les clients la surnommaient « Fleur de Misère » parce qu’on avait beau chercher, il n’y avait vraiment pas moyen de lui dénicher un autre sobriquet. Elle assurait le service du restaurant furtivement. Chaque fois qu’elle traversait le comptoir les bras chargés, Finfin lui foutait la main au cul en grommelant :
— Va falloir me remplumer ça, Moustique.
Aussitôt, la grosse Rirette qui avait l’œil mugissait depuis son fourneau :
— Hé ! doucement les basses, patron ! Endormez-vous pas sur le rôti !
Seule, Fleur de Misère se taisait, étant passive, résignée et asexuée au-delà de tout.
Dix minutes que je poireaute devant un Byrrh cassis, l’apéro obligatoire chez Finfin. Le vieux a tellement changé depuis l’époque où nous fréquentions sa taule qu’il a eu du mal à me reconnaître. Quand il m’a « remis », un grand sourire jaune et noir lui a remonté les bacchantes.
— Salut, p’tit gars, qu’est-ce tu deviens, toujours chez les draupers ?
Faut dire qu’il ne lit que Le Cantal à Paris, Finfin. Les grands mouvements de société, les gloires, les exploits, il s’en torche.
Sa voix brisée par le côtes-du-Rhône, son élixir favori, est devenue plus graillonnante. Dès qu’il attaque une phrase, ça fait comme lorsque la mère Rirette plonge les pommes paillettes dans son bac à friture.
Je lui ai sobrement résumé ma vie professionnelle. Il n’a pas attendu la fin (provisoire) pour demander :
— Et ton copain, le gros lourdingue ?
— Vous allez le voir, j’ai rendez-vous avec lui.
— L’est devenu commissaire aussi ?
— Non : ministre.
— Tu m’en diras tant !
Ça l’épatait pas, Finfin. Rien ne pouvait l’émouvoir vraiment, hormis une mise en bouteilles ratée ou un contrôle fiscal. Il sortait jamais et je me demandais s’il lui était arrivé de franchir le seuil de son estanco depuis l’armistice.
