Mais nos yeux ne discernaient à l'époque que son sourire, que le salut de sa main.

Le soir, au centre de notre campement brûlait un grand feu de bois. Venait le tour d'autres chansons, plus lentes, plus pensives. L'une d'elles, bien que nous la chantions tous les soirs et connaissions par cœur son histoire naïve, faisait chaque fois briller dans nos yeux le reflet du feu au bois un peu humide. C'était celle de la guerre civile. D'une mélancolie rêveuse et pénétrante. On l'aimait d'autant plus que c'était justement la nuit, dans un combat avec les Gardes blanches, qu'un jeune cavalier rouge trouvait la mort:

Et il tombe près des pieds de son grand cheval moreau, En fermant ses yeux bruns Il murmure:«Ô, mon cheval, mon ami,Dis à ma fiancéeQue je meurs fidèle aux travailleurs…»

Nous imaginions tout avec un tel relief! Cette «large steppe d'Ukraine» dont parlait la chanson. Et le cheval échauffé qui soudain, en plein élan, perd son maître. Et ces quelques paroles murmurées par un jeune cavalier, la paume pressée contre sa poitrine ensanglantée et qui, couché sur l'herbe humide, tend désespérément son visage vers les yeux violets de son compagnon.

Que n'aurions-nous donné, nous aussi, à ces instants, pour la cause des travailleurs! Pouvions-nous imaginer une mort plus belle que d'être allongé dans la steppe nocturne sous le regard d'un cheval fidèle, empreint d'une compassion plus qu'humaine? Oui, mourir en serrant la poignée de son sabre et en évoquant la détresse d'une fiancée lointaine…

C'est pour la beauté de cette mort qu'on aimait d'un amour presque sacré «les travailleurs» au nom desquels il fallait se sacrifier. Ces travailleurs ne ressemblaient point aux gros hommes en maillot, avec leurs visages mangés par la fatigue, qui jouaient aux dominos le soir.



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