
Non, les travailleurs de nos chansons étaient tout différents. Ils formaient une sorte de peuplade supérieure et inaccessible aux imperfections de notre vie communautaire. Un peuple digne, austère et juste pour lequel il fallait se battre, souffrir. Il nous semblait que ce peuple nous attendait déjà derrière la ligne lumineuse, et chaque jour plus proche, de l'horizon.
Nos parents nous parlaient peu du passé. Peut-être croyaient-ils que celui mis en chansons et en récits dans nos manuels nous suffisait… Ou tout simplement voulaient-ils nous ménager, conscients que dans ce pays, savoir est une chose pénible et souvent dangereuse?
La vie de mon père, ou plutôt sa jeunesse, m'intéressait beaucoup. Tel un chercheur de trésor, j'étais sûr de retrouver dans son passé de soldat des images semblables à celles du combat nocturne dans lequel le cavalier rouge trouvait la mort. Un corps à corps héroïque. Un exploit éblouissant. Mais ses récits étaient toujours d'une sobriété sèche et décevante.
J'entrepris alors, presque inconsciemment, de composer une sorte de fresque, la mosaïque de cette jeunesse qui me fascinait. Jour après jour, j'ajoutais les fragments de ses récits, des confidences involontaires, des détails qui se révélaient au hasard de causeries avec ma mère.
C'était Iacha qui, de façon indirecte et sans s'en douter, du reste, m'avait beaucoup aidé dans ce long assemblage des petits éclats de ma mosaïque. Il y avait une chose dont Iacha voulait à tout prix éviter de parler devant les gens: ses souffrances, la vie au camp. Dès qu'il avait l'intuition que ce sujet pourrait être abordé, il se dépêchait de demander du feu, ou pendant les dîners de fête, de proposer un toast amusant qui faisait rire tout le monde. Aussitôt après, pour détourner la conversation définitivement, il demandait à mon père:
