
Puis vint le temps de nouvelles marches qui me firent oublier la conversation des deux hommes sur leur banc envahi de verdure.
De nouveau tanguait devant nos yeux un horizon clair dans l'air liquéfié par la chaleur de l'été. De nouveau, avant de traverser un village, notre détachement cadençait le pas avec application, chacun tirait les coins de son foulard.
Tu marchais à côté de moi et je voyais au-dessus du tambour tes mains suspendues dans une attente nerveuse, tes bâtons prêts à déchirer la somnolence tranquille de la kyrielle des isbas. Et moi je mordillais mes lèvres remplies d'innombrables aiguilles. Enfin, lorsque l'explosion se produisait, nous ne voyions plus rien. Rien que l'éclat du drapeau au-dessus de nos têtes et le bout de la rue villageoise qui s'envolait dans le ciel. Le premier chanteur du détachement avalait sa salive et s'écriait d'une voix perçante, suivie de nous tous:
C'est beaucoup plus tard que de cette éblouissante folie de notre enfance émergèrent quelques images enregistrées et préservées à notre insu. Un vieillard qui marchait le long de la route et, se courbant péniblement, cueillait de poussiéreuses feuilles d'oseille. Le visage d'une vieille paysanne qui agitait faiblement la main à notre passage et nous souriait à travers ses larmes dans une grimace striée de rides. Oui, c'est bien des années après qu'on a su deviner ce que renfermaient ces yeux éteints. Ces innombrables rangs de soldats qui avaient traversé jadis le village avant de sombrer pour toujours. Eux aussi cadençaient leur pas, bombaient la poitrine, cachaient leur fatigue. Il y avait dans ces rangs un front, des yeux, une silhouette auxquels la paysanne tenait plus qu'à la vie. Disparus eux aussi. Son vieil esprit embrouillé semblait retrouver leurs traits sur nos jeunes crânes rasés. Elle vivait de ce doux mensonge…
