
– Écoute, Piotr, raconte-nous plutôt la fin de cette histoire, tu te souviens, celle de Biélorussie. La dernière fois tu n'étais pas allé au bout…
J'utilisais même pour ma mosaïque ces quelques répliques que les joueurs de dominos lançaient à mon père quand il se mettait à jouer avec eux. Même là je trouvais une poignée d'éclats qui évoquaient sa jeunesse, la guerre. Oui, quelques grains que j'apposais sur ce panneau sommairement restauré.
Tu m'as demandé un jour avec cette brusquerie spontanée dont la vie nous avait tous marqués:
– Et ton père, il faisait quoi à la guerre?
– Comment, «quoi»? Il tirait. Il tuait les Allemands, ai-je répondu d'une voix peu assurée. Il en a tué des milliers, des milliers…
Je n'en savais pas grand-chose à l'époque. Cette ignorance que tu me révélas fut peut-être le point de départ de ma fresque.
Maintenant, tant d'années après, je peux l'exposer devant tes yeux («Portland… Cleveland…»). Comme avant, elle est inachevée. Mais aujourd'hui on peut être sûr que nul éclat ne s'ajoutera à sa surface raboteuse…
D'abord, au front, Piotr n'avait pas l'impression de tuer. En sa qualité de tireur d'élite, il avait des rapports bien particuliers avec la mort…
La silhouette humaine qu'il fallait immobiliser sur son cran de mire, il s'y était habitué tout jeune. Comme toute sa génération, vivant dans «la forteresse assiégée du socialisme», il avait appris à tirer très tôt, dans le cercle des «Tireurs de Vorochilov».
