
À la guerre, une grande distance le séparait toujours de ses cibles vivantes et cela aussi semblait édulcorer la mort qu'il causait. Les figurines humaines éloignées de presque un kilomètre ressemblaient beaucoup aux silhouettes en contreplaqué qu'il trouait autrefois de plomb à l'entraînement du cercle. De minuscules poupées remuant près des isbas en papier mâché. Des pantins qui vous provoquaient par leur insouciance.
Il s'installait quelque part sur une hauteur, recherchant l'ombre, l'épaisseur du feuillage. La plupart du temps, il chassait assisté d'un observateur. Mais il lui arrivait de prendre position en solitaire.
Son guet secret s'imprégnait alors d'un silence parfait. L'œil collé à la lunette du fusil épiait au loin. L'air entre le canon et la cible devenait de plus en plus dense, tangible. Piotr sentait sa respiration fondre dans cet espace concentré par l'acuité du regard.
A l'autre bout de cette distance, un village, occupé par les Allemands, vivait dans un étrange quotidien de guerre. Près de la grande isba, où se trouvait l'état-major, passaient des side-cars bondissants. Une large voiture noire ondulait dans les ornières de la rue. La porte de l'isba s'ouvrait, on entrait, sortait, s'arrêtait sur le perron, on souriait, on se serrait la main, on saluait, on parlait. Tout cela – comme dans la transparence glauque d'un aquarium – était incrusté dans le mutisme compact de l'oculaire.
Piotr voyait une vieille qui, d'un pas furtif, longeant une haie, traversait la rue. Une poule, affolée, échappait de justesse aux roues de la voiture noire. Un pot avec une fleur pâle somnolait derrière une vitre terne.
Le rond attentif de la lunette glissait à travers cet espace silencieux, commençait à découper les silhouettes humaines… Là, un soldat, un grand escogriffe, se dirige vers un puits, deux seaux vides à la main. Les graduations de la lunette le suivent un moment, puis le relâchent: ce serait une proie trop facile. Il est toujours dans le champ de vision, ce grand dadais. En plus, c'est un bon indice; tant qu'il est là, on peut être sûr qu'il n'y a eu aucun mouvement de troupes.
