Piotr savait qu'il y échapperait. Il savait que les soldats jetés à sa poursuite vers le bosquet pataugeraient dix bonnes minutes dans un pré marécageux. Il l'avait remarqué la veille, lorsqu'en rampant il choisissait sa position. Il savait que, se trouvant enfin près du bosquet, ils se mettraient à mitrailler le branchage épais d'un grand chêne. Mais Piotr ne s'était même pas approché de cet arbre. Car il connaissait cette bonne vieille règle qui lui sauvait la vie: quand on choisit un endroit pour le tir, il faut repérer le mieux disposé, un lieu élevé, protégé – et s'en éloigner à une bonne distance pour en dénicher un autre, bien moins commode. Alors on a peut-être une chance de survivre.

Il revint dans son régiment vers le soir, parla au commandant et alla se reposer. Avant de se coucher, il fit sur sa crosse trois fines entailles.

Depuis le début il voyait la guerre à travers la transparence tamisée de la lunette. A force, son sourcil droit s'était arqué, comme pour exprimer un étonnement permanent… Des entailles sur la crosse, il y en avait déjà près d'une centaine.

C'est en Biélorussie que Piotr prit conscience, un jour, de la mort de ceux qui s'enlisaient dans le verre aqueux de sa lunette. Et ce n'était pas par hasard si Iacha désirait connaître la fin de l'histoire…

Sa position, cette fois-ci, était fabuleuse: une rive escarpée, des saulaies inextricables et, juste après, la forêt. Une petite ville, occupée par les Allemands, s'offrait à la vue, comme étalée sur une paume. Des maisons basses, des rues larges. On pouvait la tenir sous le feu d'une extrémité à l'autre.

«Une vraie maison de repos, ici», se disait Piotr.

Il s'installa, fabriqua un refuge à la fourche d'un arbre, fraya un sentier pour le repli, étudia le jeu des vents, déjoua le piège de la rivière. Les rivières ou les ravins trompent toujours le tireur, escamotent la distance et semblent rapprocher la cible. Enfin, sans se presser, il commença à explorer cette ville taciturne, peuplée de silhouettes grises de militaires.



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