– Et après, tu continuais à les abattre comme avant?

– Après, j'ai arrêté de faire des entailles…, répondait mon père.

Il avait perdu ses jambes à la frontière germano-polonaise: au retour d'une position, il était tombé sous un tir d'artillerie de notre armée. On préparait l'offensive de tout un front et on ne pouvait évidemment pas prévoir le déplacement d'un tireur, un certain Piotr Evdokimov…

Le fait qu'il avait été mutilé non par les Allemands, mais par notre artillerie fut, par la suite, source de bien des complications pour mon père. On ne voulait même pas reconnaître cette mutilation comme blessure de guerre. Aussi ne lui avait-on pas attribué la voiture d'invalide que les autres avaient pourtant reçue. C'est Iacha qui, remuant ciel et terre, réussit bien plus tard à lui en faire obtenir une…


Dans notre cour il y avait deux endroits bien distincts qui, chacun à sa manière, formaient la topographie de nos jeunes années.

D'abord, la «Crevasse.» Un lieu presque mythique et aussi présent dans notre vision du monde que les nuages, la lune, le soleil. C'était une sorte de mare aux bords proéminents et couverts de plantes qui ne poussaient nulle part ailleurs. Petites fleurs à la luminescence bleuâtre de néon, perchées sur des tiges juteuses et poisseuses. La surface de ce petit cratère recouverte de lentilles d'eau était entourée des inévitables peupliers. Et ces peupliers avaient, nous semblait-il, un bruissement de feuilles tout particulier, jetaient des ombres d'une consistance différente.

Qu'est-ce qu'il y avait au fond de la Crevasse? Pourquoi ne l'avait-on pas comblée? Ces questions étaient pour nous aussi mystérieuses que les origines du monde. Nous y lancions des pierres, nous tâtions ses profondeurs vaseuses avec une perche, mais la Crevasse gardait bien son secret.

Il n'y avait, apparemment, que Zakharovna, une vieille aux petits yeux perçants à moitié cachés par un fichu, qui en savait davantage.



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