
– Quoi? Z'avez péché ensemble et vous v' confessez à part!
Et elle se mettait à glousser. Les gens haussaient les épaules: «Quand on est fou, on est fou…»
Du reste, pendant tout l'hiver, c'est-à-dire la moitié de l'année, la Crevasse perdait son aspect angoissant. Sa surface gelait et se transformait en une excellente patinoire.
En été elle n'était pas non plus sans utilité. Parfois à la table de dominos éclatait une bagarre. Quelqu'un avait-il triché, avait-on eu des mots? Les hommes se levaient, jetaient les plaques par terre, se poussaient de l'épaule, s'empoignaient. Enfin l'un d'eux lançait la réplique sacramentelle:
– Hé, toi, viens voir un peu derrière la Crevasse, j' vais te faire boire, espèce d'enfoiré!
Le mot de «Crevasse» était un signal pour la cour tout entière. Les enfants interrompaient leurs jeux. Les rangées de babouchkas s'agitaient sur leurs bancs. Des fenêtres ouvertes surgissaient les femmes qui emplissaient la cour de voix aiguës appelant leurs maris:
– Liocha!
– Sergueï!
– Vania!
Tout le monde comprenait que si le mot «Crevasse» était prononcé, les choses devenaient sérieuses.
À ce moment, près de la table apparaissait souvent Iacha avec mon père. Il l'installait sur le banc et disait d'une voix calme qui étrangement perçait à travers le vacarme de la dispute:
– Bon, ça suffit, les gars. Allez, on va plutôt jouer une partie. Je parie que contre moi et Piotr vous ne pourrez rien.
Les hommes en maugréant ramassaient les plaques. C'était en ces rares occasions qu'ils jouaient tous les deux ensemble.
