Le deuxième endroit s'appelait le «Passage»…

Nos trois maisons se trouvaient à la bordure de la petite ville de Sestrovsk et, repliées sur la cour, semblaient affirmer leur autonomie. Il y avait cette ville avec son énorme usine aux cheminées noires, son cinéma, sa gare. Il y avait Leningrad, brumeux et attirant, à une demi-heure de train. Mais la cour préservait jalousement son indépendance. Le Passage y contribuait beaucoup. C'était un des sommets de notre cour triangulaire, sommet ouvert non pas vers la ville, mais vers les terrains vagues déserts.

Les deux autres sommets étaient depuis toujours encombrés de remises en planches grises, de bûchers. Il y régnait, surtout en hiver, une odeur d'écorce humide, de clapiers. Dans ces cahutes exiguës, les habitants des trois maisons gardaient leurs outils, élevaient des lapins et des poules, mais surtout accumulaient des vieilleries inimaginables qui, pensaient-ils, ne manqueraient pas de resservir un jour. De temps en temps, on découvrait qu'un des cadenas à l'une des portes avait été forcé. L'affaire enflammait toute la cour. On imaginait les scénarios les plus dramatiques. On calculait l'heure probable de l'effraction. On indiquait les coupables – ce ne pouvait être que des gens venus de l'extérieur, naturellement. Souvent d'ailleurs le crime se bornait à ce vieux cadenas brisé – le contenu de la cahute était d'une inutilité touchante.

Le troisième sommet de la cour, le Passage, était au-delà de ces odeurs et de cette turbulence quotidienne. Il donnait au nord-ouest et c'est là qu'aux moments des couchants froids s'édifiaient de véritables palais de nuages. Les soirées d'été étaient claires, longues, et cette somptuosité marbrée et vaporeuse du ciel nordique ne passait pas. Elle se figeait au-dessus des trois bâtisses rouges, au-dessus de la table de dominos, au-dessus de la Crevasse.

Le ciel ne planait plus, tout plat, parallèlement à la terre. Il se dressait à la verticale. Dans cette masse blanche et rose s'érigeaient des colonnes, s'esquissaient des ogives, s'élançaient des flèches. Les reflets mauves de cette beauté coloraient les visages des joueurs, les pages d'un grand volume sur les genoux de Iacha, les taies et les draps qu'une femme accrochait aux cordes tendues à côté des arbustes de jasmin.



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