
Couchés sur l'herbe, nous regardions silencieusement ce ciel vertical, sans savoir ce qu'il fallait penser de cette architecture aérienne. On savait que quelque part derrière les terrains vagues, à quelques dizaines de kilomètres seulement, il y avait la mer. Une mer ouverte sur les pays inconnus, toutes ces Angleterres, ces Amériques. Nous savions que leur existence cruelle et injuste touchait à sa fin, que leurs habitants allaient nous rejoindre bientôt dans notre marche vers l'horizon radieux. Mais au pied des châteaux vaporeux, même ces pensées ne nous effleuraient pas. Pour un moment la marche s'arrêtait, les routes des champs résonnaient encore de l'écho de nos chansons, on marquait la pause.
Les dominos claquaient, les assiettes et les casseroles s'entrechoquaient dans l'agitation des cuisines et au-dessus du Passage s'érigeait ce dont nous ne connaissions pas le nom et qui pourtant nous rendait heureux.
Ils firent connaissance le jour du troisième anniversaire de la Victoire.
Piotr était déjà depuis longtemps installé dans son rôle d'invalide. Il avait fini par l'accepter. Il se déplaçait sur une espèce de voiture qu'il avait lui-même bricolée, une caisse montée sur quatre grandes roues à billes.
Sur les routes goudronnées cela roulait bien, il devançait les passants, mais sur la terre, surtout au printemps et en automne, il peinait comme un bagnard, se tortillait dans sa caisse et jurait en enfonçant dans le sol ses deux bâtons. En hiver, il ne sortait pas du tout, restant des journées entières dans l'isba de Zakharovna qui lui louait la moitié d'une pièce.
