Ce jour de mai, il se leva, se débarbouilla dans la cuvette que chaque matin Zakharovna mettait près du rideau qui délimitait son coin, se rasa et se peigna avec un soin particulier. Du sommier il tira sa capote qui lui servait de couverture. Il craignait que la matinée ne soit fraîche. Puis, se mettant sur un morceau de jute, il glissa sur le plancher vers la sortie, vers sa caisse roulante.


Le temps était doux. Il plia la capote, la posa au fond de la caisse. C'était même plus confortable. La terre, encore molle et humide, se dérobait sous son effort, les roues à billes s'enlisaient. Mais aujourd'hui cela semblait ne pas trop déranger Piotr. Il avançait vers la rue goudronnée, humait l'odeur aigre des bourgeons de peuplier et sifflotait même un air qui lui restait de la guerre.

Une heure après, il était à sa place habituelle, devant l'aile gauche de la petite gare, près de l'escalier qu'empruntaient les voyageurs pénétrant dans la ville.

Quand la voix sourde dans le haut-parleur annonça l'arrivée du train de Leningrad, Piotr se redressa sur son siège, imprima à son visage une expression à la fois douloureuse et soumise.

Les passants donnaient facilement. L'air printanier et la fête les rendaient généreux. Certains s'inclinaient un peu pour déposer l'argent dans sa paume, les autres, pressés, jetaient leurs roubles dans la caisse…

Piotr fit ses comptes dans le petit square poussiéreux près de la gare. Avant de repartir il mangea la tranche de pain qu'il avait mise le matin dans la poche de sa capote. Depuis trois ans il connaissait le chemin par cœur: la gare, une miche de pain à la boulangerie, une bouteille dans une échoppe à l'entrée du marché. Sa pension d'invalide allait presque tout entière à Zakharovna. L'argent qu'il ramassait au fond de sa caisse se transformait en de longues soirées près de la fenêtre ouverte, quand l'esprit s'embrumait lentement, quand fondaient au loin les contours des maisons. Son corps aussi fondait comme la cire des bougies. On pouvait le pétrir à volonté, sculpter à partir de lui tout ce qu'on voulait. Et tous les «si seulement» qui l'avaient empoisonné des années durant devenaient de moins en moins irréels…



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