Piotr accéléra crânement et se dirigea vers l'échoppe à toute allure, dans le crépitement des billes. C'était une sorte de kiosque accolé au mur, avec un petit guichet trop haut pour lui, par lequel on servait la marchandise. Il se mit à donner des coups sur le rebord.

– Mila! appela-t-il d'en bas, tu dors, ou quoi? Donne-moi voir deux demi-litres!

Mila, une opulente vendeuse qui d'habitude reconnaissait de loin le crépitement de sa voiture, ne répondait pas.

Piotr voyait mal le guichet, et tout le devant de l'échoppe était encombré de boîtes de conserve, de paquets de thé, de bouteilles.

– Mais réveille-toi donc, vieille gourde! s'emporta-t-il, tambourinant de plus belle sur le rebord du guichet.

Tout à coup il entendit une voix au-dessus de lui.

– Qu'est-ce qu'il vous faut?

Il remua dans sa caisse, se tourna. La porte latérale de l'échoppe était ouverte. Une jeune femme, la main sur la poignée, se tenait devant lui.

– Et où est Mila? demanda-t-il d'un ton un peu rude.

– Elle est en congé, répondit la jeune femme, je la remplace.

– Ah bon… en congé, répéta Piotr et il se tut.

Elle se taisait aussi, la main toujours sur la poignée. Elle n'était pas belle, seulement jeune. Les cheveux incolores rassemblés en une touffe sur la nuque, les yeux gris, le visage simple, peu habitué à sourire.

Lui, au contraire, avait à ce moment quelque chose d'éclatant dans les traits. Il était dressé bravement sur sa capote roulée, un poing sur la hanche, ses médailles accrochées pour l'occasion sur son treillis. Un peu essoufflé par l'effort, il respirait profondément. Le visage était jeune, avivé par la course. Les yeux sombres, avec un brin de folie amère dans le regard. Une mèche claire et frisée barrant le front. Il était beau. Si seulement… Si seulement…



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