– Qu'est-ce qu'il vous faut? demanda-t-elle de nouveau, essayant de lui sourire.

– Un paquet de Bélomor, dit-il après une brève hésitation.

Sans entrer dans son kiosque, elle prit les cigarettes sur l'étalage à travers la porte ouverte, puis le billet qu'il lui tendait.

Piotr jeta le paquet dans la caisse, empoigna ses bâtons et se mit à pousser la terre rageusement. Plus vite, plus vite! Il se sauvait presque. Le sable crissa sous les roues, le trottoir crépita. A l'angle de la rue il se retourna et la vit, toujours debout près de la porte ouverte.

Il acheta ses deux bouteilles à l'autre bout de la ville. A la maison, sur un tabouret où Zakharovna mettait la cuvette du matin, il trouva un morceau de pâté de poisson. Signe de fête.

Il était couché sur son sommier, sous la fenêtre ouverte. La bouteille et le verre à portée de main. Les bruits vagues et les odeurs à peine esquissées venant du dehors – à la portée de ses pensées lentes, embrouillées. Il se sculptait déjà, ajoutant dans cette pâte malléable un peu des nuages dorés de la fin de la journée, une poignée des jours d'avant-guerre, les chemins qui s'ouvraient autrefois si docilement au regard. Il y mettait maintenant un reflet craintif du sourire que lui avait adressé la jeune femme près de l'échoppe. Attirant le regard, un rayon cuivré, éblouissant, glissait sur le plancher, endormant ce qui restait encore d'incrédule en lui.

Quand, accompagnée des chuchotements de Zakharovna, la jeune vendeuse pénétra derrière son rideau, Piotr ne bougea même pas. Pourquoi rompre cette lente ondulation de rêves? Elle s'arrêta, indécise, écartant le pan du rideau. Le rayon éblouissant glissa à ses pieds. Il la regardait de son brouillard bienheureux et ne bougeait pas.

– J'ai oublié de vous rendre la monnaie, dit-elle enfin doucement, et elle posa sur un coin de tabouret un billet froissé et quelques pièces.



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