Piotr ferma les yeux.


De la jeunesse de ma mère, presque tout m'était inconnu.

Un jour, dans la causerie des babouchkas, j'ai surpris un soupir, une réplique qui évoquait le nom de ma mère:

– Qui? Liouba? Evdokimova? Ça, je peux vous dire, elle a eu dans sa jeunesse ce qu'on ne souhaiterait pas à son pire ennemi…

La formule m'a frappé. Je me suis demandé longtemps quelle était cette chose redoutable qu'on ne pouvait pas souhaiter même à un ennemi.

Les rares moments où ma mère me racontait ses années d'enfance coïncidaient dans ma mémoire avec des soirées d'hiver, le dimanche, son jour de repassage.

Elle apportait de la cour une énorme brassée de linge givré, le déposait sur le coffre. Tous ces draps figés, ces chemises aux manches dures comme du carton, ces chaussettes rigides cassées en deux scintillaient de mille cristaux sous la lumière terne de l'ampoule. Mais surtout ce tas anguleux exhalait la senteur âpre et fraîche de l'hiver. Cet amas glacé semblait respirer.

Ma mère enlevait son manteau, s'asseyait en attendant que le linge «s'en remette», comme elle disait. Je m'installais avec mon bol de lait chaud sur le coin de la table. Derrière la fenêtre bleuissait déjà le crépuscule. C'est à ces moments-là qu'elle commençait à parler, ses grosses mains rouges abandonnées sur les genoux, ses yeux perdus dans le bleu qui lentement s'épaississait derrière la vitre. Ses récits restèrent toujours liés pour moi à cet amas odorant sur le coffre, à ce bienheureux délassement de la femme aux doigts froids et rouges.

Si à ce moment tu venais me voir, elle se levait et, sans interrompre son récit, sans sortir de cette détente rêveuse, te versait du lait dans un bol. Et nous écoutions ensemble.

Récit à l'odeur de linge glacé, un dimanche de repassage


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