Je vais l'appeler Liouba comme tout le monde l'appelait dans la cour. Comme l'appelaient les babouchkas qui n'auraient pas souhaité à leur pire ennemi de vivre la jeunesse qu'elle avait eue.

Il semblait à Liouba n'avoir jamais vu son père dans ses vêtements d'intérieur. Il était toujours sanglé du baudrier de cuir lisse, chaussé de hautes bottes noires. Au temps des répressions les plus dures («sous Iejov», disait ma mère pour ne pas évoquer devant nous le nom de Staline), son père dormait des semaines entières sans se déshabiller. Il savait qu'à tout moment, chaque nuit, on pouvait venir le chercher, l'emmener.

À la fin de l'année 1939, il crut pouvoir souffler un peu. Il pensa que le pire était passé et s'autorisa même à prendre un peu de repos. Pour le nouvel an il se déguisa en Père Noël, tout spécialement pour elle, pour sa fille. Il s'affubla d'une barbe en ouate et ce visage méconnaissable, le visage du Père Noël ordinaire, était seul demeuré dans son souvenir. Inconsciemment, elle tenta toute sa vie de discerner sous ce déguisement criard ses traits, son regard, son sourire…

Après le nouvel an, pour les vacances d'hiver, Liouba partit avec sa mère au village.

Dans l'isba sibérienne qu'embaumaient les bûches de cèdre et de bouleau, la vie s'écoulait toute différente. Même le lait, par exemple, on le transportait ici, au village, tout à fait autrement. Dans le froid sonore du matin surgissait une fine musique de grelots. Elles dressaient la tête au-dessus de leur tasse de thé, tendaient l'oreille. Déjà l'on entendait le grincement des patins, le dur martèlement des sabots. Elles se levaient, mettaient leur pelisse de mouton.

Dans la cour s'était immobilisé un cheval tout blanc et bouclé de givre. Glebytch, un vieillard au visage rubicond, basculait lourdement du traîneau. Lorsqu'il les voyait descendre du perron, il se penchait, retirait du traîneau une grossière toile grise, la déployait. Liouba écarquillait les yeux. Dans ses grandes moufles de fourrure, Glebytch tenait un large disque de lait glacé qui étincelait au soleil matinal. Avec précaution il le déposait sur le napperon brodé que la mère lui tendait.



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