
Sur la surface du disque striée de cristaux Liouba découvrait parfois un brin de paille collé eu un épi. Et parfois même un bleuet… Mais le comble du bonheur, c'était de s'approcher en cachette du grand bloc glacé et de le lécher en plein milieu, recevant sur le visage le souffle d'un froid enivrant!
S'aimaient-ils, Liouba et Piotr? La question ne s'est jamais posée à moi quand j'étais enfant. Tout me paraissait naturel. Je n'imaginais même pas que mon père puisse être différent, ou que ma mère puisse éprouver quelques regrets d'avoir ce mari, de le savoir irrémédiablement tel qu'il était.
Tout nous paraissait naturel dans notre vie. Les portes de nos appartements qu'on ne fermait à clé que la nuit – comme les trous d'une fourmilière. Et ton père qui corrigeait ses copies sur le rebord de la fenêtre. Il enseignait les mathématiques à l'école… On n'était pas non plus étonnés, le soir, par les occupations de ta mère. Elle écrivait des lettres. Des dizaines de lettres. Aux ministères, au Comité central, aux soviets locaux. Elle y demandait toujours la même chose: que dans un petit square de Leningrad soit élevé un monument à la mémoire des victimes du Blocus. On lui opposait toujours les mêmes refus empreints d'une politesse administrative, si ce n'était tout simplement le silence. «Au moins une plaque de marbre sur le mur!» implorait-elle. «Ce n'est pas prévu par le plan quinquennal du développement social du quartier», lui répondait-on. Elle persévérait, portant en elle le déchirant souvenir de toutes les morts dont, enfant, elle avait été le témoin dans la ville assiégée. Elle écrivait… Ton père cochait à l'encre rouge les innombrables colonnes de chiffres… Tu te levais, pliais le coin d'une page et venais chez nous.
