
Aux talons des chaussures mon père clouait des petits fers en forme de croissant de lune. Sur les trottoirs ils faisaient un bruit sonore et presque mélodieux. Il arrivait aux habitants de nos trois maisons de se reconnaître grâce à ce bruit dans les rues de Leningrad où ils se rendaient de temps en temps pour faire leurs provisions. Tout à coup, à travers le piétinement uniforme sur la Nevski, on entendait ce tintement inimitable, on se retournait, on levait les mains au ciel, on s'exclamait:
– Ah! mais ce sont les nôtres, de Sestrovsk!
On s'embrassait comme si on ne s'était pas vus depuis des années…
… Ma mère finissait le repassage, tu te levais, nous souhaitais bonne nuit et tu t'en allais. Moi, je me retirais derrière la paroi en contre-plaqué, dans le coin, où était installé mon lit étroit. Au-dessus, à un clou, était suspendu mon clairon. J'entendais la voix étouffée de ma mère qui, s'arrêtant au seuil du débarras, parlait à mon père. Je l'imaginais très bien – assis sur un tabouret calé contre le mur, une grosse aiguille enfoncée dans le grand nœud d'une jambe de son pantalon, un soulier planté sur un pied de fonte.
Un soir, sortant de mon coin, je vis ma mère qui se tenait à la porte du petit débarras. Elle ne disait rien, ne bougeait pas, regardant fixement le halo jaune de l'ampoule. Contre sa poitrine mon père avait appliqué sa tête dans un geste de repos silencieux que je ne lui avais jamais vu. Ses yeux étaient fermés… En entendant mes pas, ils se secouèrent.
– Va te reposer, Pétia, lui dit doucement ma mère. Tu finiras demain…
– Un dernier clou, répondit-il en souriant.
Mon père était un homme de la terre. Il avait toujours détesté la chasse, ayant vu, un jour, un lièvre blessé vers lequel un chasseur se dirigeait pour l'achever. Il avait entendu l'horrible cri de la petite bête, avait vu ses yeux pleins de vraies larmes… Mais on vivait dans une «forteresse assiégée du socialisme» et chaque citoyen devait savoir tirer avec précision.
