Nos marches enflammées vers la promesse de l'horizon furent empreintes cet été-là d'un enthousiasme encore plus vif. Comme si le monde entier avait entendu l'appel joyeux du cuivre et les roulements du tambour.

Un jour, à la halte, je t'ai vu examiner une carte géographique étalée sur l'herbe. Tu indiquais du doigt une petite île oblongue perdue dans le bleu marine de l'océan:

– Cela, ce n'est qu'une première étincelle. L'Amérique va s'embraser tout entière! Tu imagines, bientôt ça va s'appeler la république soviétique socialiste d'Amérique!

Mais pour le moment, la petite île oblongue, qui n'avait pour nous d'autre nom qu'île de la Liberté, avait l'air d'un minuscule poisson prêt à s'engouffrer dans la gueule béante du golfe du Mexique. Et, comme un croc agressif, la surplombait la Floride impérialiste.

Notre appel avait été entendu. Déjà l'Afrique secouait les chaînes de l'esclavage, comme disait notre moniteur.

– Vous devez vous préparer à défendre ces peuples épris de liberté contre la mainmise de l'impérialisme américain, ajoutait-il, nous regardant dans les yeux à tour de rôle.

Aussi la chanson la plus chantée cet été-là était-elle bien accordée à la lutte que nous attendions, brûlants d'impatience:

De Moscou jusqu'aux îles Britanniques L'armée Rouge est la plus héroïque…

Toi, tu rêvais d'apprendre «la langue africaine». Car notre lutte serait ainsi beaucoup plus efficace. Moi, je m'y préparais autrement: j'enlevais mes sandales et je marchais, pieds nus, sur les aiguilles de pins, la pierraille, le sable chaud… Et quand, après une marche, il nous arrivait d'entendre dans la cour la douce nostalgie du tourne-disque chantant La Havane , pays d'azur, nous haussions les épaules avec dépit. De quel azur pouvait-on parler tant que le croc jaunâtre de la Floride menaçait l'île de la Liberté?



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