Nous avions, en somme, beaucoup de bonté naïve et spontanée, le besoin d'aider, de secourir, de nous montrer généreux. Un élan tout naturel et proportionnel au dénuement dans lequel nous vivions. Cet élan pouvait être manipulé, dirigé vers un but précis. Le mécanisme de cette manipulation était depuis longtemps rodé. Mais le savions-nous?

La nuit, il nous arrivait parfois de monter la garde ensemble dans le camp. Nous faisions d'abord quelques tours au milieu des tentes endormies, puis nous ranimions le feu et nous nous plongions dans nos occupations silencieuses. A défaut d'un manuel de langue africaine, tu apprenais l'alphabet morse. Moi je me soignais la plante des pieds, j'enlevais les échardes et appliquais sur les écorchures des feuilles de plantain.

Ensuite, pour ne pas nous endormir, nous prenions chacun notre instrument et nous entamions un duo muet. Sans approcher le clairon de mes lèvres j'y soufflais doucement. On percevait un écho à peine audible, mais très profond et nuancé. Comme si, au bout du monde, un saxophoniste fatigué coulait dans l'air nocturne la paresse d'un slow interminable. Tu caressais des doigts la peau du tambour, et ce frôlement sec cadençait la mélodie fatiguée du saxophoniste, nous faisait vivre au rythme de cette nuit dont inconsciemment on devinait l'existence. Nous ne nous disions rien dans ces moments-là. Nous regardions la braise rougeoyante et, les yeux mi-clos, suivions les inflexions de la musique inconnue qui naissait en nous…

Oui, cet été nous apporta bien des choses extraordinaires. Même les habitudes des joueurs de dominos changèrent. Nous remarquions maintenant que souvent leurs plaques étaient délaissées en un petit tas inutile. Et eux, ils parlaient. Ils discutaient fort. Les noms de Staline, de Khrouchtchev, de Joukov, de Castro fusaient et retombaient avec autant de fracas que leurs plaques autrefois.

– Il en a fait crever vingt millions!

– Il a gagné la guerre!

– Sans Joukov, il n'aurait rien gagné du tout!



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