– Et les camps!

– Et le maïs!

– Et l'ordre!

Le ton montait. Les voix s'échauffaient.

– Moi! Quatre ans dans les tranchées, en première ligne! Et toi, tu ne sais pas par quel bout on charge un fusil!

– Doucement, héros! Je l'ai terminée à Berlin, la guerre!

– Hé-hé, à Berlin… A l'intendance, le cul dans une marmite!

Enfin le mot de «Crevasse» brisait la symphonie communautaire du soir.

– Écoute, on va y aller, Piotr, disait Iacha à mon père assis près de lui dans son renfoncement. On va jouer une partie ou deux…

Pendant ces longues soirées, la vieille balançoire poussait des gémissements plus que jamais langoureux. Et nous, farouchement envieux, nous suivions le large va-et-vient de sa planche. Sur sa surface instable, debout, les mains serrant les cordes, ils s'envolaient ensemble dans le ciel, Elle et Lui. Liochka le Japonais qu'on appelait ainsi pour ses yeux légèrement bridés et Zoïka qui apportait presque chaque semaine ses souliers aux talons cassés à mon père. Ces deux-là étaient les plus crânes, les plus insensés de la cour. Les babouchkas les blâmaient par acquit de conscience:

– Est-ce qu'une fille qui se respecte volerait comme cela, la jupe en l'air? On dirait un parachutiste!

Mais c'était de bonne guerre, sans méchanceté.

Zoïka s'élançait. Le gémissement atteignait une intensité insoutenable. La chevelure de la fille, projetée vers le ciel, s'embrasait dans le soleil bas. Et nous, fascinés, nous contemplions ses hauts talons qui dérapaient légèrement sur la planche, risquant de se décoller pour de bon. Et aussi ses longues jambes qui se découvraient jusqu'à des limites vertigineuses. Ses yeux heureux, éblouis par le soleil qui avait déjà quitté la cour.

Liochka le Japonais la regardait autrement. Avec un sourire fin et mystérieux, la prunelle de ses yeux étroits rieuse et perçante. Lui, en arrivant au sommet, pliait les genoux avec entrain et poussait sa compagne encore plus haut, à la poursuite des rayons du couchant.



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