
Comme nous étions jaloux! Dans six ou sept ans, nous disions-nous, nous serions comme lui, nous nous envolerions au-dessus de la cour pour qu'une jeune fille se transforme en ce parachute à la chevelure flamboyante! Pour le moment nous nous contentions de sentir notre cœur s'envoler avec les talons tressautants et dégringoler dans une apesanteur bienheureuse.
Et puis nous avions nous aussi notre part de griserie, plus accessible pour notre âge. Nous traversions un terrain vague, puis un autre, plus petit et encombré de vieilles ferrailles rouillées et nous descendions un raidillon. Déjà dans la descente nous sentions l'odeur forte du goudron et celle, un peu aigre, du charbon. L'odeur du chemin de fer. Nous grimpions sur une barrière en béton envahie de gigantesques orties et attendions.
Les trains passaient à toute vitesse et nous arrivions rarement à déchiffrer leur destination. Mais parfois, lorsque dans le crépuscule chaud s'allumait au loin un œil rouge, le train s'immobilisait. Nous examinions les wagons avec avidité. Derrière les vitres une vie tout à fait étrangère à notre présence se déroulait dans l'intimité calfeutrée des compartiments. Quelqu'un faisait son lit, un autre ouvrait une bouteille d'eau minérale. On buvait du thé, on lisait, on marchait à travers le couloir, une serviette jetée autour du cou. Toutes ces personnes qui semblaient ne pas avoir la moindre idée de l'existence de notre cour nous intriguaient.
Un jour, devant la fenêtre baissée nous vîmes un jeune officier et une jolie femme dont, visiblement, il venait de faire la connaissance. Dans le silence du soir on entendait bien leurs voix. L'officier parlait avec une désinvolture très cavalière en faisant de larges gestes arrondis dans l'air. La femme le regardait avec un émerveillement évident.
– En revanche, disait-il en haussant les sourcils, quand vous avez réussi à redresser votre avion après un piqué, là, je peux vous dire, vous ressentez une sacrée…
