
Quelques jours avant la surprenante découverte apparut dans le Passage un énorme fourgon cahotant. Les enfants, le reconnaissant tout de suite, annoncèrent à tue-tête:
– Le cinéma! Le cinéma!
En effet, c'était le cinéma ambulant qui, une ou deux fois par mois en été, venait au crépuscule projeter ses films. C'étaient d'ailleurs toujours des films très ordinaires. Jamais de longs métrages. Mais des documentaires sur l'exploration de l'Arctique, sur les lieux du passé révolutionnaire à Leningrad, ou encore sur la construction du grand canal dans le désert du Karakoum… Cependant, on les regardait avec un plaisir sincère. Il n'y avait pas un seul poste de télévision chez les habitants des trois maisons. Le cinéma de la ville était loin et en général bondé. Là, le spectacle était gratuit et on pouvait même ne pas se lever de la table de dominos, le fourgon s'arrêtant juste en face des joueurs. On sortait les chaises, les tabourets, les enfants s'installaient par terre, certains même regardaient assis sur leur vélo.
Ce soir-là le sujet du film était sensiblement différent. Quand le tremblotement noir et blanc de l'écran s'apaisa, on vit le titre apparaître en caractères tourmentés, destinés à faire peur:
LA MENACE DE LA GUERRE ATOMIQUE
– La menace de la guerre atomique. Que le diable l'emporte! répéta un des joueurs à l'intention des plus âgés et des plus jeunes qui ne savaient pas lire.
On vit ensuite un énorme champignon de fumée dont le lourd chapeau blanchâtre s'enroulait sur une tige. La voix off, avec une gravité un peu chevrotante, commentait:
– Le 6 août 1945, l 'impérialisme américain a inscrit dans son histoire sanguinaire un nouveau crime contre l'humanité… Hiroshima… Le 9 août… Nagasaki… Des centaines de milliers de civils…
– Quelle horreur, bon Dieu! soupira une des babouchkas assise au premier rang.
– Maman, et pourquoi l'avion ne bouge pas? piailla un gosse en tournant le guidon de son vélo.
