Ce matin-là, c'est à peine si l'on toucha au petit déjeuner. Une seule pensée nous préoccupait: être les premiers à explorer le fond de la Crevasse.

Nous nous retrouvâmes sept ou huit à piétiner son fond glissant et boueux qui faisait sous les semelles de nos sandales le bruit des ventouses qu'on arrache du dos d'un patient.

La fièvre de l'or n'était rien à côté de la fébrilité avec laquelle nous nous acharnions sur les entrailles de ce lieu enfin accessible. Nous y enfoncions des pelles rouillées réquisitionnées parmi les vieilleries des cahutes, nous soulevions les pierres en faisant jouer des leviers. Certains même, poussant des grognements bestiaux, déchiraient cet intérieur brun et vaseux avec les ongles. Elle avait trop longtemps gardé son secret, la Crevasse. Nous voulions le lui arracher de force et tout de suite.

La bousculade au fond du cratère était féroce. Les têtes s'entrechoquaient, les coudes dans leur mouvement frénétique écrasaient les nez, la boue giclait de partout. Mais l'importance des premières trouvailles nous faisait négliger l'inconfort de nos fouilles. Une énorme douille d'obus, un morceau de barbelé entouré de loques de tissu putréfié, un masque à gaz aux verres brisés, un crâne. Des trésors inestimables. Ils semblaient nous entraîner vers une découverte unique, majeure, vers un objet fabuleux qui déjà se réveillait lentement dans la masse d'argile tiède.

La chose ne tarda pas à apparaître. D'abord sous la forme d'un obstacle qui arrêta net nos efforts, puis comme une sorte de flanc métallique, convexe, verdâtre, dont nous dénudions peu à peu la surface lisse. Nous crûmes avoir affaire à un gros tuyau encastré dans l'argile. Nous étions déçus. Retourner tant de terre pour un bout de ferraille comme on en trouvait en abondance dans les terrains vagues?

Soudain, un garçon qui creusait au bout du tuyau émit un sifflement de surprise. On regarda de son côté. Cette partie du tube devenait plus étroite et portait d'étranges ailettes. On l'examina de plus près.



43 из 100