– Mais c'est une bombe! crias-tu. Une bombe d'avion!

On recula d'un pas. Le bout de tuyau absurde s'était transformé tout d'un coup en une grosse bête menaçante qui pointait de la terre son empennage noirci…

Les adultes, sans qu'on les prévienne, commencèrent à se rassembler autour du cratère, comme s'ils avaient eu l'intuition de notre découverte. Nous vîmes dans leur regard immobile qui fixait la bête émergeant de l'argile l'ombre des effrois anciens, des douleurs d'autrefois.

Trois heures après, la Crevasse fut encerclée d'une corde sur laquelle on noua des lambeaux de toile rouge. Aux quatre coins de cette enceinte on installa des pancartes: «Danger». Les sapeurs enlevèrent la broussaille autour du cratère et s'adonnèrent à leur sortilège.

Des minutes s'écoulèrent, inhabituellement lentes et silencieuses. On fit rentrer les enfants, on barra le Passage avec un camion. Il était étrange de voir de la fenêtre la table de dominos inoccupée, la balançoire sans mouvement, les bancs des babouchkas vides. Les adultes qui se croisaient dans l'appartement parlaient à voix basse.

Enfin, à travers les fenêtres et les portes fermées une rumeur transpira. La bombe était encaissée entre deux blocs de béton. On ne pourrait donc ni la neutraliser sur place, ni l'extraire pour la transporter ailleurs…

Les gens hésitaient à évoquer la troisième hypothèse. Ce fut Iacha qui, arborant un air d'épouvante comique, osa:

– S'ils la font sauter dans la cour, nous risquons tous d'obtenir de nouveaux appartements. Individuels! A quelque chose malheur est bon, pas vrai?

Dans la cour on vit apparaître quelques gradés à qui l'un des sapeurs servait visiblement de guide. Ils inspectèrent la Crevasse, regardèrent les fenêtres de nos trois maisons en hochant la tête et en échangeant des regards lourds de signification. Deux soldats déroulèrent un décamètre entre le bord de la Crevasse et le mur le plus proche.



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