– Elle m'a dit un jour, quand je logeais encore chez elle, avoir vu pendant la guerre tomber une bombe tout près de son isba. Elle l'avait entendue tomber, s'était jetée par terre. Mais il n'y avait pas eu de détonation. Ça arrive. Très rarement, mais ça arrive. Et puis, quelques jours plus tard, elle avait reçu un faire-part du front. Son fils avait sauté sur une mine. Les deux événements avaient dû se mélanger dans son esprit. C'est depuis ce moment qu'elle a commencé à ne plus tourner rond… Maintenant, ça va, on lui a retiré ce clou de la tête…

Notre deuxième surprise fut de découvrir que les abords de l'ancienne Crevasse étaient jonchés d'ossements humains. Le crâne qu'on avait extrait lors de nos fouilles n'était donc pas solitaire…

Les services de nettoyage du soviet devaient arriver seulement le lendemain, lundi. Nous avions toute une journée pour examiner ces vestiges de guerre que l'explosion avait arrachés à la Crevasse.

Nous commençâmes notre exploration avec cette crainte respectueuse qu'inspire la mort. On scrutait silencieusement les orbites vides, on poussait les os brunâtres avec le bout d'une branche. Les mâchoires garnies de dents, les nez nous fascinaient particulièrement.

– Après tout, ce sont peut-être des héros, dis-tu. Ils défendaient Leningrad. Ce sont eux qui ont arrêté Hitler…

Tu t'interrompis brusquement. Juste à nos pieds nous vîmes un casque. Il n'avait pas l'arrondi régulier, un peu naïf, qui caractérisait les casques de nos soldats. Non, celui-ci était doté d'oreillettes destinées à couvrir les tempes du soldat qui le portait. Cette forme anguleuse était pour nous un indice infaillible. Dans tous les films de guerre, sur toutes les images de nos livres d'histoire, ce casque à oreillettes couronnait la silhouette de l'ennemi, de l'Allemand.

– Regardez, encore un! cria quelqu'un en faisant rouler d'un coup de pied un autre casque aux mêmes contours menaçants. Et là, encore!



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