Parce que, techniquement, ces fourgons, ces abattoirs ambulants, c'était une idée en quelque sorte géniale. On chargeait les gens directement aux portes des baraques. Dès que la voiture démarrait, les gaz d'échappement pénétraient directement dans le fourgon. Et quand on arrivait aux fours, tout était déjà prêt à brûler. Un quart d'heure suffisait. Le temps du trajet… Pour décharger, il y avait un système, tu sais, comme une benne qui bascule… Mais c'est qu'à l'intérieur du fourgon ça ne pouvait pas monter assez haut, à cause des cadavres qui se coinçaient contre le plafond. La mécanique tombait tout le temps en panne. Et puis, on avait besoin d'hommes pour décharger. Un jour, c'est moi qui ai été désigné. J'étais près du fourgon, j'entendais le crissement du mécanisme derrière ses parois. À côté se tenaient un officier et un homme en civil, probablement un ingénieur. Quand on a ouvert les portes, l'officier a dit à son compagnon: «Si l'on pouvait gagner encore cinq petits degrés en hauteur, je suis sûr que la cargaison glisserait toute seule…» Oui, il a employé précisément ce mot, «cargaison». Il n'y avait aucune haine dans sa voix. Et c'était ça le plus terrifiant! À l'intérieur du fourgon où j'ai grimpé avec un autre prisonnier, les corps coincés étaient écrasés avec la même absence de haine. Mécaniquement. Dérapant sur les filets de sang, on s'est mis à décharger…

Iacha se tut et, s'inclinant vers les paumes de mon père dans lesquelles brilla du feu, il alluma une cigarette.

Moi, je quittai à reculons mon abri, écartai une planche branlante de la palissade et m'arrêtai, le regard aveugle, devant notre entrée. Deux de mes camarades, de l'armée ennemie ce jour-là, me sautèrent dessus en criant à tue-tête et d'une seule voix:

– T'es tué! Rends-toi! On te fait prisonnier!

Je me suis laissé faire sans opposer la moindre résistance. Les bras en l'air, poussé dans le dos par leur fusil en bois, j'ai avancé d'un pas somnambulique. Pour la première fois de ma vie, je ne comprenais pas leur joie…



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