
– Je suis en voyage d'affaires, articula Angust, pensant que l'inconnu allait s'excuser pour sa gaffe.
– Inutile de le préciser, monsieur, cela se voit.
«Et grossier, en plus!» fulmina Jérôme.
Comme la politesse avait été enfreinte, il décida qu'il avait lui aussi le droit de s'en passer.
– Monsieur, puisque vous ne semblez pas l'avoir compris, je n'ai pas envie de vous parler.
– Pourquoi? demanda l'inconnu avec fraîcheur.
– Je lis.
– Non, monsieur.
– Pardon?
– Vous ne lisez pas. Peut-être croyez-vous être en train de lire. La lecture, ce n'est pas ça.
– Bon, écoutez, je n'ai aucune envie d'entendre de profondes considérations sur la lecture. Vous m'énervez. Même si je ne lisais pas, je ne voudrais pas vous parler.
– On voit tout de suite quand quelqu'un lit. Celui qui lit – qui lit vraiment – n'est pas là. Vous étiez là, monsieur.
– Si vous saviez combien je le regrette! Surtout depuis votre arrivée.
– Oui, la vie est pleine de ces petits désagréments qui la rendent insane. Bien plus que les problèmes métaphysiques, ce sont les infimes contrariétés qui signalent l'absurdité de l'existence.
– Monsieur, votre philosophie à deux francs cinquante, vous pouvez vous la…
– Ne soyez pas inconvenant, je vous prie.
– Vous l'êtes bien, vous!
– Texel. Textor Texel.
– Qu'est-ce que vous me chantez là?
– Reconnaissez qu'il est plus facile de converser avec quelqu'un dont on connaît le nom.
– Puisque je vous dis que je ne veux pas converser avec vous!
– Pourquoi cette agressivité, monsieur Jérôme Angust?
– Comment savez-vous mon nom?
– C'est écrit sur l'étiquette de votre sac de voyage. Il y a votre adresse aussi.
