
Angust soupira:
– Bon. Qu'est-ce que vous voulez?
– Rien. Parler.
– J'ai horreur des gens qui veulent parler.
– Désolé. Vous pouvez difficilement m'en empêcher: ce n'est pas interdit.
L'importuné se leva et alla s'asseoir cinquante mètres plus loin. Peine perdue: l'importun le suivit et se posta à côté de lui. Jérôme bougea à nouveau pour aller occuper une place vide coincée entre deux personnes, se croyant ainsi à l'abri. Cela ne sembla pas gêner son escorte qui s'installa debout face à lui et reprit l'assaut.
– Vous avez des ennuis professionnels?
– Vous allez me parler devant les gens?
– Où est le problème?
Angust se leva encore pour reprendre son ancienne place: tant qu'à se faire humilier par un raseur, autant se passer de spectateurs.
– Vous avez des ennuis professionnels? répéta Texel.
– Inutile de me poser des questions. Je ne répondrai pas.
– Pourquoi?
– Je ne peux pas vous empêcher de parler puisque ce n'est pas interdit. Vous ne pouvez pas me forcer à répondre puisque ce n'est pas obligatoire.
– Vous venez cependant de me répondre.
– Pour mieux m'en abstenir ensuite.
– Je vais donc vous parler de moi.
– J'en étais sûr.
– Comme je vous l'ai déjà dit, mon nom est Texel. Textor Texel.
– Navré.
– Vous dites cela parce que mon nom est bizarre?
– Je dis cela parce que je suis navré de vous rencontrer, monsieur.
– Il n'est pourtant pas si bizarre, mon nom. Texel est un patronyme comme un autre, qui dit mes origines hollandaises. Cela sonne bien, Texel. Qu'en pensez-vous?
– Rien.
– Evidemment, Textor, c'est moins facile. Pourtant, c'est un prénom qui a ses lettres de noblesse. Savez-vous que c'était l'un des nombreux prénoms de Goethe?
– Le pauvre.
– Non: ce n'est pas si mal, Textor.
– Ce qui est affligeant, c'est d'avoir quelque chose en commun avec vous, ne serait-ce qu'un prénom.
