
– Vous allez encore vous gargariser longtemps?
– De toute façon, comme l'écrit le linguiste Gustave Guillaume: «Les choses qui plaisent à l'oreille sont celles qui plaisent à l'esprit.»
– Que peut-on faire contre les gens de votre espèce? S'enfermer aux toilettes?
– Cela ne servirait à rien, cher monsieur. Nous sommes dans un aéroport: les toilettes ne sont pas isolées phoniquement. Je vous accompagnerais en ces lieux et je continuerais à vous parler derrière la porte.
– Pourquoi faites-vous ça?
– Parce que j'en ai envie. Je fais toujours ce dont j'ai envie.
– Moi, j'ai envie de vous casser la gueule.
– Pas de chance pour vous: ce n'est pas légal. Moi, ce que j'aime dans la vie, ce sont les nuisances autorisées. Elles sont d'autant plus amusantes que les victimes n'ont pas le droit de se défendre.
– Vous n'avez pas d'ambitions plus hautes dans l'existence?
– Non.
– Moi, si.
– Ce n'est pas vrai.
– Qu'en savez-vous?
– Vous êtes un homme d'affaires. Vos ambitions se chiffrent en argent. C'est petit.
– Au moins, je n'embête personne.
– Vous nuisez certainement à quelqu'un.
– Quand bien même ce serait vrai, qui êtes-vous pour venir me le reprocher?
– Je suis Texel. Textor Texel.
– On le saura.
– Je suis hollandais.
– Le Hollandais des aéroports. On a les Hollandais volants qu'on peut.
– Le Hollandais volant? Un débutant. Un romantique niais qui ne s'en prenait qu'aux femmes.
– Tandis que vous, vous vous en prenez aux hommes?
– Je m'en prends à qui m'inspire. Vous êtes très inspirant, monsieur Angust. Vous n'avez pas une tête d'homme d'affaires. Il y a en vous, malgré vous, quelque chose de disponible. Cela me touche.
– Détrompez-vous: je ne suis pas disponible.
– Vous voudriez le penser. Pourtant, le monde dans lequel vous vivez n'a pas réussi à tuer en vous le jeune homme aux portes ouvertes sur l'univers, et en réalité dévoré de curiosité. Vous brûlez de connaître mon secret.
