
– Les êtres de votre espèce sont toujours persuadés que les autres s'intéressent à eux.
– Le pire, c'est qu'ils ont raison.
– Allez-y, tâchez de me divertir. Ça fera toujours passer le temps.
Jérôme referma son livre et croisa les bras. Il se mit à regarder l'importun comme on contemple un conférencier.
– Mon nom est Texel. Textor Texel.
– C'est un refrain ou quoi?
– Je suis hollandais.
– Pensiez-vous que je l'avais oublié?
– Si vous m'interrompez sans cesse, nous n'irons pas loin.
– Je ne suis pas sûr de vouloir aller loin avec vous.
– Si vous saviez! Je gagne à être connu. Il suffît que je vous dise quelques épisodes de ma vie pour vous convaincre. Par exemple, quand j'étais petit, j'ai tué quelqu'un.
– Pardon?
– J'avais huit ans. Il y avait dans ma classe un enfant qui s'appelait Franck. Il était charmant, gentil, beau, souriant. Sans être le premier de la classe, il obtenait de bons résultats scolaires, surtout en gymnastique, ce qui a toujours été la clef de la popularité enfantine. Tout le monde l'adorait.
– Sauf vous, bien sûr.
– Je ne pouvais pas le supporter. Il faut préciser que moi, j'étais malingre, le dernier en gymnastique, et que je n'avais pas d'amis.
– Tiens! sourit Angust. Déjà impopulaire!
– Ce n'était pas faute de faire des efforts. J'essayais désespérément de plaire, d'être sympathique et drôle; je ne parvenais à rien.
– Cela n'a pas changé.
– Ma haine pour Franck n'en était que plus grande. C'était un temps où je croyais encore en Dieu. Un dimanche soir, je me suis mis à prier dans mon lit. Une prière satanique: je priai Dieu de tuer le petit garçon que je détestais. Je passai des heures à l'en implorer de toute ma force.
– Je devine la suite.
