– Le lendemain matin, à l'école, l'institutrice entra en classe avec un air contrit. Les larmes aux yeux, elle nous annonça que Franck était mort pendant la nuit, d'une inexplicable crise cardiaque.

– Et, naturellement, vous avez cru que c'était votre faute.

– C'était ma faute. Comment ce petit garçon en pleine santé eût-il pu avoir une crise cardiaque, sans mon intervention?

– Si c'était si facile, il n'y aurait plus beaucoup de vivants, sur la planète.

– Les enfants de la classe se mirent à pleurer. Nous eûmes droit aux lieux communs d'usage: «Ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont», etc. Moi, je pensais: «Evidemment! Je ne me serais pas donné tant de mal à prier si ce n'avait été pour nous débarrasser du meilleur d'entre nous!»

– Alors comme ça, vous croyez être en communication directe avec Dieu? Vous ne doutez de rien, vous.

– Mon premier sentiment fut de triomphe: j'avais réussi. Ce Franck allait enfin cesser de me gâcher l'existence. Peu à peu, je compris que la mort de l'enfant ne m'avait pas rendu plus populaire. En vérité, elle n'avait rien changé à mon statut de vilain petit canard mal aimé. J'avais cru qu'il me suffirait d'avoir le champ libre pour m'imposer. Quelle erreur! On oublia Franck, mais je ne pris pas sa place.

– Pas étonnant. On ne peut pas dire que vous ayez beaucoup de charisme.

– Peu à peu, je commençai à éprouver des remords. Il est singulier de penser que, si j'étais devenu populaire, je n'aurais pas regretté mon crime. Mais j'avais la conviction d'avoir tué Franck pour rien et je me le reprochais.

– Et depuis, vous interpellez des quidams dans les aéroports pour les bassiner avec votre repentir.

– Attendez, ce n'est pas si simple. J'avais honte, mais pas au point d'en souffrir.

– Sans doute aviez-vous malgré vous assez de bon sens pour savoir que vous n'étiez en rien la cause de sa mort?

– Détrompez-vous. Je n'ai jamais douté de ma culpabilité absolue dans cet assassinat. Mais ma conscience n'avait pas été préparée à cette situation. Vous savez, les adultes apprennent aux enfants à dire bonjour à la dame et à ne pas se mettre les doigts dans le nez: ils ne leur apprennent pas à ne pas tuer leurs petits camarades de classe. J'aurais éprouvé davantage de remords si j'avais volé des bonbons à l'étalage.



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