
Sophia resta pensive. L'idée n'était pas tout à fait idiote. Pierre avait séparé les admirateurs en deux vastes catégories. Il y avait les admirateurs-souris, craintifs, fébriles, muets et indélogeables. Pierre avait connu une souris qui avait transporté en un hiver un sac entier de riz dans une botte en caoutchouc. Grain par grain. Les admirateurs-souris font ainsi. Il y avait les admirateurs-rhinocéros, également redoutables en leur genre, bruyants, beuglant, certains d'exister. Dans ces deux catégories, Pierre avait élaboré des tas de sous-catégories. Sophia ne se souvenait plus bien. Pierre méprisait les admirateurs qui l'avaient devancé et ceux qui lui avaient succédé, c'est-à-dire tous. Mais pour l'arbre, il pouvait avoir raison. Peut-être, mais pas sûr. Elle entendit Pierre qui disait «au revoir-à ce soir-ne-t'en-fais-plus», et elle resta seule. Avec l'arbre.
Elle alla le voir. Avec circonspection, comme s'il allait exploser.
Evidemment, il n'y avait aucun mot. Au pied du jeune arbre, un cercle de terre fraîchement labourée. Espèce de l'arbre? Sophia en fit plusieurs fois le tour, boudeuse, hostile. Elle penchait pour un hêtre. Elle penchait aussi pour le déterrer sauvagement, mais, un peu superstitieuse, elle n'osait pas attenter à la vie, même végétale. En réalité, peu de gens aiment arracher un arbre qui ne leur a rien fait.
Elle mit longtemps à trouver un bouquin sur la question. À part l'opéra, la vie des ânes et les mythes, Sophia n'avait pas eu le temps d'approfondir grand-chose. Un hêtre? Difficile de se prononcer sans les feuilles. Elle balaya l'index du bouquin, voir si un arbre pouvait s'appeler Sophia quelque chose. Comme un hommage dissimulé, bien dans la ligne torturée d'un admirateur-souris. Ça serait rassurant. Non, il n'y avait rien sur Sophia. Et pourquoi pas une espèce Stelyos quelque chose? Et ça, ce ne serait pas très agréable. Stelyos n'avait rien d'une souris, ni d'un rhinocéros. Et il vénérait les arbres.
