
Comment vais-je m’y prendre pour lui faire avaler son extrait de naissance, à ce joli cœur ?
Je vous le dis : y a des jours où on aimerait être facteur de campagne !
Il est très occupé par l’annuaire, je ne sais pas s’il l’apprend par cœur, mais c’est tout comme. A tâtons il attrape son glass de Cinzano, mais il fait un faux mouvement et le culbute sur l’annuaire. Alors le patron de l’estanco se fiche en rogne. Il brame à tous les échos que tous ces flics de malheur prennent sa maison pour un dépotoir, et que c’est tout juste si on ne se mouche pas dans ses rideaux. Puis, comme Wolf lui répond le mot de Cambronne, il éclate de rire…
Tout ça, c’est le train-train quotidien, c’est tiède, c’est la bonne vie… On pourrait croire que tout est bien réglo, bien ratissé. Seulement nous vivons une illusion. Une illusion de paix. Wolf est un traître et je dois le descendre.
Je jette une pièce imitation or sur le zinc ; je pousse un grognement et je me trisse.
CHAPITRE II
NEZ-CREUX
Le gars Nez-Creux est un ancien jockey qui a mal tourné. Il a lâché le bourrin pour la pince-monseigneur et il n’a pas mieux réussi dans le fric-frac que dans le saut de haies. Ce tordu n’a jamais pu faire péter une serrure sans qu’aussitôt tous les archers du commissariat radinent, les coudes au corps. Il est de ces gars qui attirent les flics comme un aimant attire la limaille de fer.
Pourquoi est-ce à ce pauvre mec pétochard que j’ai pensé ? Je suis incapable de le dire. Y a des moments où ça s’organise sous mon cuir chevelu sans que j’y prenne garde.
Nez-Creux est petit, tubard, gris et aussi propre qu’un fond de poubelle. Il a des cheveux rêches, sans couleur définie, des yeux enfarinés et l’air accablé d’un type avec lequel la vie s’est permis des fantaisies.
Ce paumé-là crèche dans un hangar du côté de Clichy. Sa raison sociale, c’est le bric-à-brac, alors il y a trois fourneaux démantibulés et une jambe de bois usagée dans un coin du hangar pour la justifier.
