Une impression horrible s’insinua en lui.

Ses sabots trépignèrent nerveusement sur la route défoncée.

« Vers le Bord, dit-il. Bien au chaud.

— Non.

— À quoi ça avance de tuer un troll ? Qu’est-ce qu’on y gagne ?

— Un troll mort. C’est le but. N’importe comment, j’ai pas besoin de le tuer. Seulement de le vaincre. Un contre un. Humano a ma…troll. Et si j’essaye pas, mon père va se retourner dans son tumulus.

— Tu m’as pourtant dit qu’il t’avait chassé de la tribu quand tu avais onze ans.

— Ce qu’il a fait de mieux dans sa vie. M’a appris à voler des ailes des autres. Amène-toi, tu veux ? »

Le cheval se rapprocha en crabe. Cohen agrippa la selle et se redressa bien droit.

« Et tu vas te battre contre un troll aujourd’hui », fit le cheval.

Cohen farfouilla dans les sacoches et sortit sa blague à tabac. Le vent fouetta les brins tandis qu’il se roulait une nouvelle cigarette maigrelette dans le creux des mains.

« Ouais, répondit-il.

— Et tu as fait tout ce chemin pour ça.

— Il le fallait. À quand remonte la dernière fois où t’as vu un pont avec un troll dessous ? Y en avait des centaines quand j’étais jeune. Aujourd’hui on trouve davantage de trolls dans les villes que dans les montagnes. Gras comme des cochons, pour la plupart. À quoi bon avoir fait toutes ces guerres ? Maintenant… faut traverser ce pont. »


* * *

C’était un pont solitaire jeté en travers d’une rivière aux eaux peu profondes, blanches et traîtresses dans une vallée encaissée. Le genre de décor où…

Une forme grise bondit par-dessus le parapet et atterrit les pieds en canard devant le cheval. Elle brandissait un gourdin.

« À nous deux ! gronda-t-elle.

— Oh… » commença le cheval.

Le troll battit des paupières. Même les deux hivernaux glacés et nuageux réduisaient considérablement la conductivité d’un cerveau troll siliceux, et il lui avait fallu tout ce temps pour s’apercevoir que la selle était inoccupée.



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