Le troll se pencha vers Cohen.

« Pour tout dire, j’suis obligé de travailler trois jours par semaine à la scierie de mon beau-frère pour joindre les deux bouts.

— J’croyais que ton beau-frère avait un pont ? s’étonna Cohen.

— Oui, un de mes beaux-frères. Mais ma femme a des frères comme les chiens des puces. »

Le troll contempla le torrent d’un œil morne.

« Y en a un qui vend du bois de construction à Eau-surie, un autre qui s’occupe du pont, et le gros est marchand du côté de Pic-amer. Vous trouvez ça des boulots normaux pour des trolls ?

— Y en a quand même un qu’est dans les ponts, fit remarquer Cohen.

— Dans les ponts ? Assis toute la journée dans une cabine pour prélever une pièce d’argent à ceux qui veulent traverser ? La moitié du temps, il est même pas là ! Il paye un nain qu’encaisse la taxe. Et il se dit troll ! On fait pas la différence entre un homme et lui à moins d’avoir le nez d’sus ! »

Cohen hocha la tête d’un air entendu.

« Savez-vous, reprit le troll, que j’dois aller manger avec eux toutes les semaines ? Avec les trois ? Et les écouter rabâcher qu’il faut vivre avec son temps… »

Il tourna sa grosse figure triste vers Cohen.

« Y a pas d’mal à être troll sous un pont, quand même ? fit-il. On m’a élevé pour ça. J’veux que mon petit Éboulis reprenne ma place quand j’serai plus là. Y a pas d’mal à ça ! Faut des trolls sous les ponts. Sinon, à quoi ça rime ? Où on va ? »

Ils s’appuyèrent sur le parapet, l’air morose, et contemplèrent les eaux blanches en contrebas.

« Tu sais, dit lentement Cohen, je m’souviens d’un temps où on pouvait chevaucher d’ici aux monts des Lames sans voir âme qui vive. » Il tapota son épée.

« Du moins qui vive très longtemps. » Il jeta son mégot dans l’eau. « Plus que des fermes à présent. De p’tites fermes, où travaillent de p’tites gens. Et des clôtures partout. Partout où le regard se tourne, des fermes, des clôtures et des p’tites gens.



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