— Elle a raison, évidemment, reprit le troll qui poursuivait sa conversation intérieure. Y a pas d’avenir à bondir de sous un pont.

— J’veux dire, fit Cohen, j’ai rien contre les fermes. Ni contre les fermiers. Il en faut. Seulement, avant, ils s’installaient loin, à la lisière. Maintenant, la lisière, elle est ici.

— On est tout l’temps repoussés, fit le troll. Faut tout l’temps se recycler. Comme mon beau-frère Chert. Une scierie ! Un troll patron d’une scierie ! Et vous devriez voir les dégâts qu’il fait dans la forêt de Coupe-ombre ! »

Cohen releva la tête, surpris.

« Quoi ? La forêt aux araignées géantes ?

— Quelles araignées ? Y a plus d’araignées maintenant. Que des souches.

— Des souches ? Des souches ? Je l’aimais bien, cette forêt, moi. Elle était… ben, elle était sombre et lugubre. On n’en fait plus de bien lugubres. On savait vraiment ce que c’était la terreur, dans une forêt comme ça.

— Pour ce qui est du lugubre, lui, il y replante des épicéas, dit Mica.

— Des épicéas !

— C’est pas une idée à lui. Il saurait pas reconnaître un arbre d’un autre. C’est un coup d’Argile. Il lui a donné le tuyau. »

Cohen se sentit pris de vertige. « Qui c’est, Argile ?

— J’ai dit que j’avais trois beaux-frères, pas vrai ?

Lui, c’est le marchand. Alors il a fait valoir que le terrain serait plus facile à vendre. »

Une longue pause suivit, le temps que Cohen digère l’explication.

« On peut pas vendre la foret de Coupe-ombre, dit-il enfin. Elle appartient à personne.

— Ouais. D’après lui, c’est pour ça qu’on peut la vendre. »

Cohen abattit son poing sur le parapet. Un morceau de pierre se détacha et dégringola dans la gorge.



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