
Un long moment s’est écoulé. Près de moi, des sportifs jouaient au volley-ball et je recevais parfois leur ballon sur la tronche et du sable dans les châsses — ce qui ajoutait à ma félicité. Lentement les occupants des transats, terrassés par le torticolis, se sont abandonnés à leur cuisson. Bientôt j’ai été le dernier zig du secteur à mater la lourde vernie de la cabine. Je me posais des devinettes dans les genres « Blonde ou brune ? Jolie ou tarte ? Yeux verts ou noisette ? » J’en salivais de curiosité. Vous allez dire que je me montais le bourrichon pour pas grand-chose, mais quand on est en vacances au soleil les réalités ne sont plus celles de la vie courante. Le sens des valeurs est aboli. Depuis quatre jours je n’avais rien d’autre à fiche qu’à exposer pendant un quart d’heure la partie pile de mon individu au mahomet et le quart d’heure suivant la partie face (la plus noble, aux dires des connaisseuses). Comme pour surveiller la cabine de ma Martienne j’étais mieux à plat ventre, et comme Mlle Vingt-Mille-Lieues-Sous-Les-Mers tardait, j’avais le dossard cuit à point lorsqu’elle est sortie. Mais ça valait le coup de se faire rôtir au troisième degré, croyez-en mon expérience ! Oh ! pardon ! Une sirène commak gagnait à se mettre en civil ! J’étais partant pour lui donner la réplique dans « Le Monde du Silence » (version revue par Jean Nohain !)
Quand on voyait défiler Mademoiselle, on remerciait le ciel de ne pas vous avoir fait tortue chez un marchand de peignes ou chamois chez un laveur de bagnoles. On se disait illico que c’était une bonté de la Providence que d’avoir un physique avantageux (comme c’est mon cas), deux bras musclés et le cadran solaire sur quatre heures moins dix (y en a tellement qui l’ont sur une heure et demie !)
Bref, que je vous décrive le lot pour vous montrer que c’est une affaire. La sirène en question est une brune avec des reflets châtains, bronzée à foutre des complexes à Joséphine Baker, et ses lèvres ont une modulation de fréquence parfaite. Quant à ses yeux, parlons-en ! Ils sont bleus à ne plus en pouvoir ! Plus bleus que la mer dont le bruit empêche les poissons de dormir. Bleu pervenche, avec des reflets d’azur, quoi !