
« Nous vivions en Louisiane. Nous avions reçu un lot de terres et établi deux plantations d’indigo au bord du Mississippi, tout près de La Nouvelle-Orléans…
— Ah! c’est cela, cet accent…, dit d’une voix douce le jeune homme.
Pendant un instant, le vampire le regarda d’un air déconcerté.
— J’ai un accent?
Il se mit à rire.
Troublé, le jeune homme répondit très vite:
— Je l’ai remarqué dans le bar, lorsque je vous ai demandé ce que vous faisiez dans la vie. Vous prononcez les consonnes avec un peu de dureté, c’est tout. Je n’ai deviné à aucun moment que vous pouviez être d’origine française.
— Ce n’est pas grave, le rassura le vampire. Je fais seulement semblant d’être vexé — C’est qu’en fait il m’arrive de l’oublier. Mais permettez-moi de continuer…
— S’il vous plaît, oui…
— Je parlais donc des plantations. Il y a un rapport étroit, en vérité, entre elles et le fait que je sois devenu vampire. Mais j’y reviendrai plus tard. Notre vie s’y déroulait dans un cadre à la fois luxueux et primitif. Et nous y trouvions pour notre part beaucoup d’agrément. Voyez-vous, nous vivions là beaucoup mieux que nous n’aurions jamais pu vivre en France. C’était peut-être l’éloignement du sol natal qui nous faisait croire cela, mais, comme nous le croyions, cela était. Je me rappelle le mobilier importé qui envahissait la maison. (Le vampire sourit.) Et le clavecin… C’était merveilleux. Ma sœur en jouait. Les soirs d’été, elle s’asseyait au clavier, le dos aux portes-fenêtres grandes ouvertes. Je me souviens encore de la musique grêle et vive, et des marécages qui lui servaient de décor, des cyprès moussus qui flottaient sur un fond d’azur. Et il y avait les bruits des marais, le chœur des créatures palustres, les cris des oiseaux. Nous aimions cela. Cela rendait encore plus précieux les meubles de bois de rose, encore plus délicate et désirable la musique.
